vendredi 5 juillet 2013

Au sud, le surrealisme



Je suis partie à Tozeur, prendre des vacances de la famille Immem, prendre des vacances de ma vie qui ne ressemble que trop peu à ce désert connu autrefois en terre égyptienne et d’où je suis revenue tranquille comme si les bombes n’existaient pas, comme si mon cœur n’avait pas été morcèlé et éparpillé sur les routes, mais tout entier dans un seul endroit, non pas loin de moi, mais bien là, au chaud, dans ma cage thoracique, battant doucement, comme une vieille darbouka de véritable peau. J’ai hésité plusieurs jours entre la porte du désert, tel qu’on qualifie Douz, et cet oasis un peu plus à l’ouest. Pensant trouver de tout et sachant que d’Arabie Saoudite les gens se déplacent jusqu’à cette grande ville du sud, je prends le train pour six heures, le cœur léger et le bagage frêle. Mangeant encore des chips, subsistance qui demeure en mon corps, lisant Jankélévitch sur les vertus  que sont à la fois le courage, la fidélité et l’amour, soit ce à quoi je ne crois plus, fables pour adolescentes n’ayant pas rencontré le grand méchant loup, je regarde parfois défiler le paysage. Avec les kilomètres qui s’envolent entre Sousse et Sfax et ceux qui me restent à parcourir jusqu’à ma destination, tandis que le wagon devient silencieux, la terre tourne sur son axe et le soleil darde mollement sur les dunes composants au fur et à mesure le paysage. Dans la solitude recherchée en ces terres où elle est luxe, même en première classe, je ne reste pas ainsi, le nez collé à la fenêtre longtemps. Yassin m’aborde, mais a la décence minimale de rester à distance. Il me parle des attraits touristiques de la région, de ce qu’il faut absolument faire, dont un tour de train en bois – un train de bey –, qui traverse la montagne et permet d’admirer stalagmites et stalactites. Trente euros pour les touristes, mais si j’y vais avec lui, ça devient gratuit. Il suffit d’aller dans sa ville, de l’appeler et de passer la journée en sa compagnie. Je reste polie, prend le numéro sans grande intention de ne pas profiter de ce que je pense encore comme étant la paix qui m’attend dans une ville où je ne suis que de passage. Erreur grossière, illusion niaise, il ne me faudra que deux jours à Tozeur pour qu’on me salue, qu’on me reconnaisse, qu’on m’invite à prendre 1001 cafés. La première soirée sera calme, outre les regards dévorants lorsque je marche sur la rue où les hommes chaises correspondent à leur état, les marchands qui tentent de me héler pour que j’aille admirer leur marchandise, l’homme à la superette qui s’avère avoir un français impeccable et s’adresse à moi comme à la femme du président, sinon le président lui-même, rien de notoire. Il y a aussi une pizza fantasmagorique avec un salami fait de viande d’origine inconnue dont la couleur est aussi vive que la tombe de Nefertiti et une femme portant un superbe pantalon qui m’indique où acheter le même, vraiment rien à déclarer. Sauf peut-être que Tozeur est un endroit spécial avec ses édifices recouverts de briques de grès et de sable cuites au soleil dont les agencements, parfois savamment étudiés, ressemblent à de la dentelle. Il y a également les mosquées, trois ou quatre, qui se voisinent sur un seul pâté, et une circulation routière passablement endiablée qui n’a toutefois pas a être contrôlée pas des feux ou des arrêts – chaque carrefour me fait penser a cette vidéo filmée quelque part en Inde par un touriste tout aussi ébahi que moi devant ce chaos qui ne dérape pas, mais sinon, rien. Je mange à la pizzeria princesse où je reviendrai tous les jours et me lierai de cette amitié de voyage avec le serveur, lieu recommandé par un superbe noir qui appartient à ce groupe se faisant encore rare ici bien que nous ne soyons pas si loin de cette Afrique de la même couleur. Quelques jours plus tard, on m’annoncera sans grand malaise qu’à Douz, entre autres, il y a beaucoup de nègres. Je ne broncherai pas et l’annonceur de cette nouvelle se reprendra en parlant de noirs, peut-être parce que mon visage a alors démontré le problème que j’ai ou la reconnaissance du problème que les ‘arabes’ ont avec ces derniers. Il faut dire que Douz fut jadis une plaque tournante du commerce d’esclaves et que le présent ne révèle que les relents de ce passé. Je ne suis pas désolée de voir de la soit disant diversité, puisque dans ce pays, à part quelques touristes européens, la majorité reste dans le mesure ennuyante de la similitude. Certes, ils sont beaux et elles sont belles, mais ciel, les asiatiques me manquent, les blancs me manquent, les noirs me manquent. Je me questionne à savoir pourquoi il y a si peu de mélange sur les bords de cette mer intérieur où autrefois la circulation battait son plein, alors que chacun migrait à droite à gauche et multipliait les lexiques. Aujourd’hui, avec la méfiance, chacun reste chez soi et ne veut pas entendre qu’il n’a pas sa place. Les histoires de migration sont histoire et rien ou si peu ne subsiste de ce nomadisme. C’est à croire que même les contacts avec les autres ne transforment pas les gens, malgré les accents français et les devantures de magasins annonçant à tous vents les trésors qu’il y a en dedans. En me réveillant presqu’avec l’aube, bien qu’ayant privilégié une chambre loin de la rue Habib Bourguiba, trop habituée aux chants des oiseaux dès 4h30, je me prélasse et réussis à rêver jusqu’à l’heure du petit déjeuner. Je m’arme de crème solaire et pars à la découverte de la médina, la palmeraie et ce qui voudra bien se mettre dans mon chemin et l’œil de ma caméra. Mon arabe est plus confiant, je suis plus confiante, partout où je vais, sentant que mon pouls a enfin trouver le rythme, a un point tel que je pourrais ne jamais partir ou ne daignerais pas rester plus d’une année. Je suis enfin ici, les deux pieds bien plantés dans le moi qui se retrouve lui, faisant des blagues avec les vendeurs, des boutades niaiseuses a la préposée du bureau d’informations touristiques, des doigts d’honneur a ceux qui m’agressent et des exclamations sottes d’extravertie finie. Je me suis même surprise a chanter a l’épicerie, observée par deux emballeurs bouche bée ou je me suis sentie mal de me sentir trop bien. Amd’oullah, il fait soleil et je prévois rentrer avant midi pour ne pas me faire assommer quand le zénith sonnera. À peine 100 mètres de la porte de la résidence Niffer, on m’accoste, je réponds et sans que je ne le veuille vraiment, une conversation s’engage. Ce garçon, dont je ne peux toujours pas prononcer le nom, me fera visiter la médina, me racontera des légendes, me fera faire des vœux, me fera tirer des roches, m’amènera dans une boutique où des pantalons, des bijoux et autres babioles se retrouveront sur moi. Ça va, je sais comment réagir maintenant, je sais quoi répondre sans me sentir obligée de ne pas refuser leurs requêtes de repartir avec une culpabilité de leur misère, de l’absence de touristes faisant que je devrai être la touriste de tous et chacun, même rhabillée en arabe comme il n’en existe plus dans les rues, tout va bien. Qissem, peut-être est-ce son prénom, est gentil. Il a un gros derrière et les yeux clairs. Mais c’est parce qu’il est gentil et ne m’a pas complimenté ou n’a pas commenté quoi que ce soit de moi, outre ce que je fais dans la vie, que, sans inquiétude, je bois le thé avec lui. C’est ç ce moment qu’il m’offre un forfait d’une journée complète dans le désert à 140 dinars, 70 euros, 90 piastres. Il me montre des photographies des lieux, déplie ses dépliants avec diverses destinations et tarifs ou nombre d’heures loin de la ville ou on vous accueille avec un « Voir Tozeur et revivre ». Je prends des notes et poursuis ma route jusqu’au bureau d’information touristique où la dame qui me reçoit est sympathique à souhait, comprend et rit de mes blagues, car tel que mentionne quelques lignes plus haut, on ne change pas parce qu’on déambule en territoire étranger. Partout, je retrouve en moi mon père et sa manière de socialiser ç la légère avec les inconnus et d’être bourrue avec les proches, Partout, je traine le beau visage de ma mère et ses yeux noirs pétillants, ce que j’affirme après avoir révéler à différents amants ce visage aimé et disparu qu’ils ont tous ainsi reconnus sur l’écran de veille de cet outil indispensable à ma survie. Je me dois toujours d’ajouter cette histoire à propos de sa frustration d’être encore jolie, de se le faire dire sur son lit d’agonie et de tellement savoir que ça ne sert a strictement à rien. Aujourd’hui, j’aimerais lui dire qu’être jolie comme elle me sert en osti en Tunisie, parce qu’ici, contrairement au Québec, les hommes et même les femmes ont des trous dans la face qui servent à autre chose qu’à se contempler soi-même et à se raconter des bobards. N’empêche, la petite dame du bureau touristique me dit tout, m’indique même comment me rendre à la boutique Gabana pour acheter le sarouel à 20 dinars, m’informe que le belvédère n’est qu’à 20 minutes de marche et que le prix du voyage proposé au désert et dans les parages est un prix honnête. Sur la route vers le belvédère qui s’avère, a posteriori, plutôt décevant, les hommes dans les calèches me parlent de misère et de l’absence de touristes que je dois donc payer pour tous les touristes qui n’y sont pas, logique semblable à cette assiette qu’il faut vider parce que certains meurent de faim comme si notre satiété ou notre dépense compensait pour leur carence. Bref, je ne peux pas payer chacun pour leur détresse, étant dans une situation pas plus gaie et préférant, avouons-le, marcher. Voilà de trop nombreux jours où je ne vais qu’à la plage ou faire des courses, oisiveté égalant toujours danger. Au belvédère, je suis étonnée du terrain de golf, affreux soit dit en passant et au sujet duquel on m’informera plus tard qu’il est arrosé par les eaux usées de la ville faisant que les moustiques y sont comme des hélicoptères l’été venu, mais surtout du chamelier qui porte une sacoche Prada et qui me parlera, néanmoins très bien, même en allemand, tout le temps que j’y serai. Pas une miette de silence disponible à l’orée des dunes, à la frontière de la palmeraie, je demeure polie une fois de plus, mais je demeure ouverte puisqu’il me parle de salafistes, d’Allemagne et des effets de la révolution. Comme si c’était un discours qu’on ne m’avait pas encore servi, j’écoute. C’est un vieux berbère qui me rappelle Salam, le guide qui m’amena dans le désert du Sinaï pendant trois jours, avec le même nombre de dents dans la bouche, le même cuir aux joues, des mains cuites et des vêtements climatisés pour ce climat plutôt hostile à la vie. J’ai d’ailleurs les pantalons achetés à ce désert, ayant cru bon de devoir me vêtir pour l’occasion. Ce sera la dernière occasion. Mais je ne peux brûler les étapes…

            Je me rends ensuite au zoo, à des lieux de cette zone touristique où certains ont cru bon de devoir sculpter la face du célèbre poète de la place dans la montagne et ou les amoureux vont s’embrasser en secret. Sur le chemin, on me suivra, on m’offrira de m’y conduire en moto, de m’y accompagner à pied, on m’informera que j’en ai pour longtemps, je m’arrêterai acheter de l’humus, oui des pois chiches, et quelque chose de fria. Le soleil plombe et ne m’empêche pas de comprendre la façon dont on divise l’espace donnant accès aux palmiers dattiers, ce qui pousse ici en abondance, de voir comment les propriétaires de parcelles démontrent leur propriété avec des portes somptueuses faites de bois et des clôtures de palme, mais à l’horizon, pas un brin d’ombre. On m’a eu. Toutes ces paroles échangées – le guide dans la Médina, le chamelier et je ne sais plus qui ayant pu me prendre un trente secondes par ci, une minute par-là –, m’ont mené jusqu’à midi et je cuis, je sus, je ne me peux plus même ayant mangé. Je vais m’écrouler et mourir seule asséchée dans une palmeraie aux portes barrées, dans le petit chemin de terre poussiéreuse ou de moins en moins d’âmes qui vivent se montrent à mesure que je m’enfonce en bordure de ces parasols qui produisent des pierres précieuses se cueillant en octobre, J’adresse la parole à des enfants, à des personnes âgées, je ne me gêne même plus pour avoir l’air perdue, car me taire n’y changerait rien. Tous me voient et voient, malgré le teint tunisien, que je ne suis pas une locale. Comme à Séville, à cette heure, il n’y a que les chiens et les touristes qui sortent. Le guichetier au zoo reconnaît mon accent et n’oublie pas de souligner ma beauté. Je commence à être immunisée ou c’est comme une suite logique du genre : salam aleikoum, ça va, labess, amdoulah! J’assisterai à l’intérieur de ce lieu partiellement ombragé au spectacle du dromadaire qui boit de l’eau gazeuse, du scorpion dans la boite de cigarette sous les yeux ébahis d’Allemands qui semblent aussi cons que la lune. Le mec qui fait les tours me raconte qu’il ira travailler au zoo de Granby avec les animaux du désert, soit ceux qui se trouvent ici. Des singes, des hérissons, des fennecs, des fauves, des reptiles de différents genres et des volatiles imbéciles, dont l’autruche qui semble en être la reine. J’assisterai au moment nuptial de deux paons qui se la jouent et finiront bien par se pendre l’un à l’autre, tandis que je n’aurai pas la patience d’attendre, mais surtout parce que j’ai le soleil qui fait fondre ma casquette et tout ce qu’il y a en dessous. Dans le sud de la Tunisie, il est plutôt difficile d’oublier l’amant ardent. N’empêche, le refuge est un jardin bien nommé le paradis où les eucalyptus folâtrent avec le palmier, où des amoureux se bécotent entre les feuillages offrant un répit de cette présence dorénavant surprésence et qui annonce le préfixe sur pour presque tous les mots qui vont suivre, mais que je ne daignerai pas l’ajouter pour alléger la lecture comme on allège l’affaire en masculinisant allégrement un texte. Alléger, mon œil, mais comme c’est ainsi, parfois, il suffit de lâcher prise pour que la légèreté se manifeste. À la buvette, attendant le retour d’un cocher, morte par tant de rayons,  je sympathise avec le tenancier qui sera un de ces garçons me saluant de l’intérieur d’une camionnette le lendemain lorsque je serai attablée chez la princesse à me faire conter fleurette par le serveur de qui je n’accepte pas l’invitation à un café. Ça s’en vient, mais je deviendrai une star à Tozeur, tous reconnaissant la canadienne et enviant mon petit ami que ça irrite au plus haut point. Il est jaloux, mais il n’existe pas encore tandis que nous parlons faune et flore, de New York, de Montréal, de Granby et enfin, du cheval qui bat la poussière et me ramènera en ville. Je retournerai voir le garçon m’ayant offert la journée à 100 balles et achèterai la journée à 100 balles. Demain, Ali viendra me chercher à la porte de l’hôtel et nous partirons pour le désert et les oasis de montagne. J’essaierai de faire la sieste, irai à Gamara et découvrirai un quartier mal famé où pas un étranger ne se perd. J’y fais la rencontre d’un ancien enseignant de français qui sent l’alcool et à qui je demande à quand remonte sa dernière bière. Ce Kamel est bien et veut me montrer des choses que je ne remarque supposément pas, je le suis, mais je constate rapidement qu’il ne comprend pas ce que je vois que lui ne voit plus, vieux mec de Tozeur. Or, il m’amène aux rivières où les riches habitent parce qu’il y faut plus frais, me raconte des bobards pas possible et comme avec Anouar je deviens une partie de la famille, je suis comme sa fille et il va me marier à un de ses garçons, celui de 19 ou de 23 ans, peu importe. Je le suis jusque dans un jardin où il se met à boire du jus de palme qui saoule et goute le cul, me fume des cigarettes, me prend mon briquet, mon stylo et m’invite  manger le couscous avec sa smala. Je ne dis pas non. Je dis peu non. Je sais dorénavant me débrouiller. Il m’offrira d’acheter de la bière et qu’il m’accompagne si j’ai peur, mais je dois lui acheter de l’alcool parce qu’il n’a pas un rond. Ça va, je peux très bien vivre sans Celtia. Nous irons chez lui, il me présentera sa petite de cinq ans, sa femme, éblouissante de beauté et de jeunesse à 47 ans, son fils de 19 ans que je DOIS marier et ramener au Canada, alors qu’il ne souffle pas un bonjour, comment ça va. Refusant d’emblée, croyant encore à l’amour, mais surtout à la communion des esprits, je m’aperçois que toute la conversation ne tourne qu’autour de ceci et que j’ai bien peu de marge de manœuvre. Puis, après m’avoir offert une bague, tiens donc, voilà que je dois lui donner six dinars pour le repas. Merci mon Dieu, je n’ai plus un rond et lui montre le contenu de la poche magique en m’excusant et lui explique mon malaise, grandissant à mesure qu’il insiste. Je pars, je m’excuse, mais je ne pensais que ça devait se passer ainsi. Je reste sa fille et pour moi, tout ceci reste de la belle merde. Fieffé coquin. Je comprends que tes fils aient honte de toi.  Je n’ai pas honte de mon père, bien que j’en sois parfois gênée, mais mon père est digne et fier et ne me vendra au premier quidam venu qu’il imagine riche. Affamée, je cours chez Amira Pizzeria et un jeune au sourire lumineux m’invite à un café. Surprise? Ce n’est pas le premier, mais ce l’est qui me suit et me dit que je suis TROP belle. Je demande à mon serveur de me sauver de cet enfant trop insistant à qui j’ai dit non pour tous les autres, à qui j’ai dit oui, presque à regret. Il partira, je mangerai mon chawarma et assise dans le parc face à l’hôtel avant de rentrer, il apparaît, tout sourire encore, puisque c’est sa principale caractéristique. Talel Saadi ira acheter un thé, me racontera ses neufs mois en Europe, me dira sevi seniorum, Monastiraki, Sidi bou Said et ne m’ennuyant pas, je laisse faire, il est totalement ouvert, généreux. Il m’invite sur sa Vespa et soudainement, je ne dis plus non. Ça durera des heures et je découvrirai tous les grands hôtels de Tozeur, dont la majorité sont fermés depuis le révolution faute de visiteurs, merci les salafistes. On m’offrira des gâteaux qui sécheront si je ne les mange, des fleurs de jasmins des roses. Ma sacoche regorge d’odeurs enivrantes et toute la palmeraie ensuite n’aura plus de secrets, havre de fraicheur où la ville sort fumer la chicha, jouer aux dames, boire de la bière. Il y a des bars à tous les coins de palmiers, des complexes avec piscines, expositions, musiciens, c’est une tournée extraordinaire et je suis reconnaissante de voir l’envers de cette cité. Il m’amènera chez sa mère, son père étant décédé l’an dernier, en novembre, et ce sera la plus grande maison qu’il me sera permis de voir, sans cour intérieur, mais avec deux étages et des tableaux sur les murs, du velours rouge sur les sofas, des ipods qui trainent partout, des caméras, des ordinateurs. À première vue, je dirais qu’ils sont riches et que la mère est belle. Nous irons sous l’antenne du wifi gratuit ou il me présentera le reste de sa famille, en Italie et en Belgique via Facebook et Skype. Puis, j’insisterai pour rentrer, tenant à peine sur mes deux fesses et sachant que demain m’attend. Le Ipod sur les oreilles, le portable dans un sac, la fille à l’arrière, le bonheur à tous vents, les polices qu’on salue et qui ne nous arrêtent pas passant l’arrêt, sans casque, les orteils à l’air, on peut rouler à contre courant et faire n’importe quoi. Or, le n’importe quoi, parfois, devient bel et bien cela. À environ cinq mètres de la porte de la résidence Niffer, Talel traverse la rue pour entrer dans celle où se trouve le portail. J’entends un klaxon ridicule, je vois une moto arriver et espère de tout mon cœur pendant une fraction de seconde, l’autre, une moto nous percute et une autre fraction plus tard, j’ai ouvert les yeux, je me relève à toute vitesse, craignant que des voitures ne nous fracassent davantage et constate les dégâts. Je suis vivante, c’est déjà ça. Je suis sur mes deux jambes, c’est aussi une bonne affaire. Je sens néanmoins du sang sur mes cuisses et mon pied droit brûle. La chaussure qui y était est à un autre carrefour et je crie comme une folle : I want my shoe, I want my fucking shoe, pendant que tous les homme attroupés, une bonne trentaine, me demandent, ça va madame. L’accident est arrivé et Talel est aux abois, j’ai les yeux qui lancent des missiles scud, je ne veux plus personne dans ma bulle. C’est que je suis en colère. Sauvée d’une possible mort, ne sachant comment réagir, en plein choc, les culottes en lambeaux au milieu de la rue dans une ville où bien habillée une femme se fait dévisagée, je suis lovée par la peur qui ne me lâche pas, par l’ébahissement d’être là, presqu’aussi intacte qu’après un accident de vélo. Les Vespas sont en miettes sur la chaussée, les deux mecs sont en parfaite forme, mais on m’amènera à l’hôpital – je suis la seule qui saigne –, toujours aussi fâchée dans la voiture et bien que j’ai répété une bonne dizaine de fois, I’m fine. Je ne sais pourquoi, mon français a fuit sur le pavé, je parle anglais et là, sérieusement, pour la solitude, c’est pire qu’avant ou c’est réussi selon l’objectif visé. Si Talel, dans sa tournée de la ville a voulu me montrer l’hôpital, la visite n’a su tarder malgré mon refus passé. Or, pour comprendre l’état de la Tunisie, peut-être faut-il faire ce détour, une Française venant ici depuis douze ans au moins dix fois par année me l’a confirmé. Il faut voir leurs hôpitaux…

Nous sommes entrés comme dans une auberge espagnole, quelques personnes autour d’un bureau fumaient des cigarettes en parlant, nom, prénom. Date de naissance, voilà ce qu’on demande. Ai-je des douleurs au haut du corps? Non. Que des coupures par-ci par-là. Talel tente d’être attentionné, mais je bous, je lui en veux de sa désinvolture qui me dérangeait si peu avant cette peur bleue. L’infirmier a l’air d’un croque-mort, il me tâte le pied, mets de l’alcool, du mercurochrome, un pansement. Merci, bonsoir. Pas un mot. Talel me raccompagne en taxi et je constate dans ma chambre les autres égratignures sur mes cuisses, le sang sur le coton égyptien, la ruine de ces pantalons qui auront vécu en paix de l’an 2000 à maintenant, à ce retour au désert. Comme si le reg n’aimait pas l’erg et ne me permettait de ne pas suer toute mon eau le lendemain. Je m’inquiète de ma virée dans le sable, j’ai mal à marcher, je me sens vulnérable avec ce pied blanc au vu et au su de tous. Je ne peux plus courir et me sauver des malotrus. Merde. Mais vivante, sans membres cassés, j’y crois à peine et devrai fumer pour me calmer, me regarder entre les deux yeux dans le miroir comme je n’aime pas faire et me parler. Là, me zyeutant, la cigarette au bec, tentant d’être reconnaissante, de redevenir croyante, une fois de plus. Demain est un autre jour, mais je crains ma propension aux infections et à la claudication, ce pied déjà massacré par un tesson de bouteille qui devint deux fois plus gros que le normal, m’empêchant de mettre mes botes d’hiver, alors que le mal avait eu lieu en septembre, juste avant l’anniversaire de mon frère.  Qu’adviendra-t-il de ce pied? Que sera ma visite avec Ali à Chebika, Midès, Tamerza et Nefta?  Quelle est cette journée folle comme il y a des années que je n’en ai vécu, une simple affaire de 15 heures dans une seule ville ? Un rêve, un tableau de Chiriquo, un cadavre exquis. Toute la crédentité du monde ne me suffit pas à croire que je suis encore là, n’ayant perdu que quelques dinars, un pantalon et des bouts de peau. Je crains de ne pouvoir marcher le lendemain, mais il ne me reste qu’à m’assoupir, moi qui étais prête sombrer sous l’antenne qui permet de surfer gratuitement, moi qui pourrais alors écrire un roman, adrénalinisée jusqu’au cou. Du sommet du crâne au cou. Mon corps vacille, mon pied est présent, mon entre-jambe suppure de la marque du siège éclaté en morceau, plastoche de mes deux qui n’a pas résisté à l’impact et m’a pincé profondément. Il n’y aura pas de rêve, ces derniers ayant été épuisé diurnement et le réveil sonnera après que j’eu émergé de cette nuit étrange et trop courte.

Le désert et mon guide
            Le petit matin, soit la grasse matinée dorénavant pour moi, m’a sorti du lit vers sept heure et je me dirige tant bien que mal vers la cuisine pour prendre mon petit déjeuner. Le responsable d’icelle me salue et constate mon pied bandé et s’exclame : ‘c’était vous!’. Il a vu par la fenêtre de la résidence l’accident, avait remarqué la femme portant une casquette, mais sans faire de lien entre l’étrangère gitant chez eux et cette pauvre conne se relevant prestement de la chaussée malgré l’impact. Je mange et comme le temps ne passe pas comme d’habitude, je me dirige à la boutique où je trouverai mon vendeur de forfait voyage dans le désert. Je descends la rue tranquillement, m’appuyant délicatement sur ma blessure pour ne pas m’abîmer davantage et y arrive, encore, tant bien que mal. Bien accueillie, il m’informe que je devrai attendre un peu puisque je n’avais pas confirmé dans la soirée et qu’il doit appeler Ali et l’en informer. Il ira me chercher le thé et me fera attendre sur une chaise à l’ombre d’où je vois défiler des gens faisant de la musique dans la boite d’un pick-up ouvrant un cortège pour un mariage. Dans les voitures et camions qui suivent ce système de son à ciel ouvert, tout le trousseau est en fière démonstration et ça klaxonne allégrement. C’est un homme étendu sur une natte, près de moi, qui m’annonce l’événement heureux. Effectivement, si c’est une union d’amour, ça ne peut être qu’extraordinaire surtout ici où avant même que ne sonne neuf heure, il fait déjà 32 degré Celsius, où les costumes traditionnels sont affriolants et élaborés, où les hommes et les femmes savent se faire si beaux quand ils y mettent du leur. Je le sais bien maintenant que je me sens happée par tant de visages que je prendrai dans mes mains, que je caresserai de mes lèvres ou mes cheveux. La beauté ici ne finit jamais ou parfois à des âges fort avancés. Et encore, même la mère d’Anouar avec ses trois dents, ses rides profondes et sa maigreur à faire peur à la beauté collée au front, dans le fond des iris. On m’a expliqué que c’est parce que certaines personnes ont le cœur blanc et que la lumière qui s’y love irradie par tous les trous du corps.  Puis, après plusieurs minutes d’attente, le 4X4 arrive et en sort un énergumène à turban comme je n’en ai jamais vu. J’indique à Qissem avec mon index l’allure du mec avec un mouvement de haut en bas. J’ai le sourire aux lèvres et envie de rire, mais ma foi, c’est un chevalier du désert. Il porte les classiques sarouel dont la fourche descend aux chevilles pour l’aération, mais elles sont noires et beiges avec trois croix du su brodés en jaunes sur les côtés. La chemise est semblable et il a un turban gros comme une assiette de couscous. Parle-t-il bien le français, demandais-je me dirigeant vers la voiture, pensant avoir à faire à un ermite qui habite ses chèvres ou je en sais quoi.  Il est jeune, a l’air un peu bête, me serre la main en me disant son nom et mon le mien et on monte dans la voiture. Il arrêtera acheter de l’eau fraiche et nous voilà sur la route pour sortir de Tozeur. Il ne me parle pas, je ne lui parle pas. Ça me change. Je profite de ce moment de répit, absorber par ce que je vois dehors découvrant que l’Atlas, niaiseuse, va du Maroc à la Lybie et donc que tous les escarpements de la Tunisie font partie de cette chaine de montagne. C’est la seule chose qu’il m’ait dite sur 40 kilomètres. Ah non, il me montre aussi les mirages qui s’avèrent  de grandes plaques miroitantes ressemblant à des lacs, mais qui ne sont que réflexion solaire. Un mirage n’est que ça, rien d’autre, pas de palmiers aux côtés de fille toute nue ou de génie sortant de la lampe frotté comme le sperme après de ces vigoureux mouvements. Voilà, il fallait que je parle de sexe, puisqu’il me semble que mes billets sont bien secs. N’empêche, on roule sans mots dire, outre le : tu as une caméra? Mais oui. Tu sais où on va? Mais non. Je me sens superbement conne, incapable d’emmagasinée de l’information et il finira par me questionner sur mon accident que je résume rapidement. Je bombarde la rougeur des pierres encerclées d’une buée vive faisant des spectres avec les arbres. Les irrégularités sur le versant coulant vers l’Est, soit celles que j’ai en pleine face, sont majestueuses et els grains semblent doux de loin, S’approchant, la roche va devenir âpre et grosse de rugosité invitant moins, du moins de la main mais pas moins du pied, que j’ai bien chambranlant.  À quelques mètres de Chebika, il arrête, m’invite à prendre des photos hors de la voiture, me prends en photo et m’annonce que d’habitude, il laisse les touristes monter seuls, mais qu’il viendra avec moi pour que je puisse profiter de ma virée. Je boite et il me prend par la main. On ne se parle toujours que bien peu, tellement peu que je ne me souviens pas ce qu’il me raconte. À tant de kilomètres l’Algérie, il vient de Tlemcen, sa mère est algérienne, il est donc kif-kif berbère touareg est pas mal fier derrière ses verres fumés. Il n’a pas de regard et peu de paroles, bien que son français soit impeccable quand il l’emploie. La petite randonnée faite, il m’achète à boire et ma main toujours dans sa main, il me ramène à la voiture d’ou nous partons pour Midès. Il se met à me raconter des histoires de touristes qui ont voyagé avec lui, ce qu’Il fait dans la vie, avec des blagues pas drôles au passage. Il est raide comme une barre, tout retenu comme je n’ai jamais vu, mais ose mettre son index sur mon tatou et dire que c’est joli. Nous parlerons tatou quelques minutes et ce sera le retour au silence ou devrais-je dire à l’audition de la musique qui joue depuis que j’ai mis mon cul sur le siège du passager. Bigarrée, inattendue, parfois méga pop, parfois bien techno, parfois simplement traditionnelle. Je pourrais dire un bon mix, mais il avance une tune sur deux et j’aurais envie de lui dire que c’est peut-être plus pour moi que pour lui, donc de laisser faire.  Nous n’irons pas à Midès ou seulement sur le chemin du retour. Nous roulons jusqu’à Tamerwa ou une splendeur m’attend, soit une cascade d’une limpidité battant celle précédemment vue et qui n’était pas éclairé par la même heure et n’offrant pas des leurs aussi paradisiaques. Bounty, un petit coin de paradis. Si je n’avais le pied bandé, je pourrais en profiter m’indique-t-il, les touristes aimant bien s’y baigner. D’ailleurs, il y a des gamins qui s’y amusent avec la radio sur les cailloux qui jouent et les chèches multicolores qui battent dans la brise pas fraiche pour cinq cennes. À chaque arrêt, il sort une cigarette de sa poche, mais pas de paquet. À Tamerza, il retire ses lunettes et je meurs. Après m’avoir joué ce tour, il me  plante là avec ma caméra et le présent et part discuter avec un ami. Je ne vois même plus le paysage, je ne peux même plus voir l’exception dans laquelle je me trouve, pas d’avoir passé deux heures assise à côtés d’un si beau gars, celle qui s’accroche aux rochers et aux eaux, au décor pour lequel j’ai payé et pas les beaux yeux de Ali Saadi. C’est Gael Garcia Bernal avec un turban et un accent fort charmant. Je suis là, dans le creux d’une cuve naturelle, dans un oasis au cœur du désert tunisien et je viens de perdre la carte. Je me mord les lèvres et me murmure répétitivement « criss qu’y’est beau ». Je tourne en rond, marche à gauche, à droite, comme une fille saoule qui titube, parfaitement éblouie par tant de beauté. Je ne suis même pas capable de le rejoindre, ça me fait peur et ça me fait presque mal. Mais un moment donné, le niaisage, c’est assez et après la descente de cerveau au niveau du bassin, il remonte et je me dirige vers lui. Je crains de ne plus le regarder de la façon que j’avais auparavant de ne pas le regarder, je ne veux surtout pas qu’il réalise qu’il y a eu modification que je me pourrais expliquer s’il avait à me questionner. L’autre ami me montrera la couleuvre du désert, le scorpion dans leurs boites, vivants et de la teinte du sable et Ali m’invite à me choisir un chèche puisqu’on part au désert. Vieille Touareg finie qui connaît ça comme le fond de sa poche, le bleu sied si bien à ma tête avec l’enseignement dispensé et le sourire de l’autre qui m’affirme que c’est un cadeau. Shokran. Est-ce que j’ai faim? Non. On retourne dégringoler les hauts et remonter les falaises et je retiens mon souffle quand la vue est trop large, trop grande, trop toute. Je pourrais photographier sans cesse, soit peut-être filmer, en sachant pertinemment que ça ne rendra jamais le sentiment d’immensité, l’impression, les dimensions ou la profondeur de la vallée et ces odeurs que je savoure et qui vont me manquer. Oui, le parfum du sable et de la chaleur sèche qu’avant midi entre par les fenêtres rabaissées, car la vitesse à laquelle avance son cheval blanc permet de ne pas cuire littéralement. Nous fermerons toutefois le caisson, mais après Midès ou la fente se montre à l’air et je ne pense pas alors à la mienne, ni même à son renflement, mais au moment de pianoter sur ce nouveau clavier externe, oui. Je ne suis pas certaine d’apprécier à sa juste valeur le lieu, je fais du calcul mental et trouve que le gaz est pas mal cher et que ce mec a un tarif de malade mental pour ce qu’il fait.  Or, contrairement à ce que Qissem avait avancé, il m’abreuve, free. 3 dinars de retour sur mon investissement de fille qui voyage seule et pour qui tout est donc franchement plus cher. J’ai néanmoins le chauffeur pour moi toute seule. Il faudrait bien que l’on finisse par avoir une conversation décente ou d’adulte. C’est le désert, l’éternel, le refuge ultime, l’inestimable danger qui pourtant est saturé d’une vie grouillante, mais échappant à nos yeux fatigués de stimulus publicitaires, d’écrans, de chiffres et de lettres. Là, c’est l’absolu repos, l’intranquilité chassée à grands coups de pieds dans le derrière, à grandes gifles sur la gueule, le beigne en pleine face qui tue tous les papillons noirs, même quand la nuit tombe, car le rideau est troué et la lumière fuse de toutes parts.  Je suis d’or, moi aussi, animal qui rejoint ce qui l’entoure uniquement là, trouvant le sein et le tétant à plus soif.  Je vois des mirages partout, des colonnes de poussières tumultueuses qui tournoient, s’élèvent follement, seule à quitter la terre. Des buissons salés parsèment ce tapis imitant l’astre, des trois ou des fosses qui s’enfoncent et boivent on ne sait quelle eau, l’autre chose formant trouée en symétrie à ce qu’on voit la nuit. J’ai la tête sortie de la voiture, je ne regarde que ce dehors immense, le beau Ali conduit le char et c’est tout. J’ai oublié sa beauté, mais parfois sa voix surgit dans le vent qui courre, solitaire et libre, heureusement. Je suis heureuse, je rayonne, je lance des flammes, je suis extasiée et ma face est une banane pelée, aussi indécente, aussi impossible à imaginer quand je suis visiter par les ombres de mes propres profondeurs. Là, la mort s’est tue ou m’a dit que tout était bien, que tout semblait être elle, mais que justement, nos yeux fatigués ne voyait pas qu’en elle, malgré els leçons des grandes religions, se trouvaient tant de vie. Dans le désert, dans la voiture de Ali qui vole presque au dessus de la piste qui craque néanmoins au passage de ce poids lourd, je me suis souvenu que la mort m’était pas la fin de tout. Nous étions le 13 juin. Neuf mois plus tard, neuf mois après que ma mère ait fermé ses yeux noirs étincelants pour l’éternité, qu’elle expira quelques minutes après que nous l’ayons quittés, seule avec son amoureux, seule face à cette traversée qui ne requiert pas de savoir nager, car le Styx n’est  probablement qu’un mirage. Neuf mois pour mettre au monde un nouveau monde et y arriver plus sereine, plus réconciliée avec la colère de cette injustice, que l’heure de ma mère ait sonné avant celle de tant d’autres qui ne m’aurait pas fait mal, qui ne m’aurait rien enlever. Accouchant de cette réalité dans les cris et les larmes, l’enfant n’est pas de chair, mais dans mes bras, dorénavant repose une vie autre et quelques jours plus tard, je me surprends encore à ne pas être visitée par l’angoisse lorsque le drame frappe à la porte. Le désert m’ayant fait vivre un anniversaire sans trop de tristesse, une fête pour ma mère qui aurait été contente de me savoir cavalant sur ce territoire, dans cette merveille, le cœur rempli d’elle, le cœur aimant à son image le cœur reconnaissant, tant de vivre ceci que d’avoir l’impression de le revivre, de m’y reconnaître, de m’y retrouver comme à la maison, la maison, le domaine des mères, le royaume ou les enfants portent la couronne et que portait fièrement en ce 13 juin 2013. Reconnaissant donc une route qui n’en une que parce que les voitures y circulent parfois, un chemin que seuls les habitués peuvent savoir pour mener à destination.  Nous allons sur un site du tournage de la Guerre des étoiles, le retour du Jedi pour être plus précise et sincèrement, je m’en fous royalement. Pour une rare fois, le voyage m’importe bel et bien plus que d’arriver à ce lieu.  ‘ais avant ce sera le passage par les dunes, le grand huit ou Ali me fait crier, me fait m’agripper à sa manche, tandis qu’il rit de plus belle à chaque sursaut supplémentaire. Il est pied nu, les sandales berbères dans le fond du char. Nous sommes seuls au monde, outre deux berbères qui gardent une toilette ridicule et quelques tables ou ils vendent des bijoux et autres cossins du même acabits. On gravit la montagne, main dans la main, on redescend la montagne, mains dans la main. Je tombe amoureuse du bébé fennec que je cajole, ravie, pendant que le jeune berbère prend des photos, de bonnes photos, enfin. Oh, le bébé fennec! Je suppure de jeune fille qui fait des ah et des oh, je suis toute molle et  je ne m’en cache pas, je fais ’enfant de 10 ans et ça ne me gêne pas. Je suis tellement contente! Et il y eut la cigarette fumée à l’ombre, calmement, alors que je lui raconte le mythe d’Icare, que le premier miracle d’Issa fut de changer l’eau en vin lors des noces de Cana, que je vais réécouter la Guerre des Étoiles en rentrant pour revoir les lieux. On parle du silence qui n’existe qu’au désert et me dit qu’il a vu mon amour pour icelui  et me parle de revenir pour aller à Douz, Ksar Guilane, Matmata et tous les oasis qui se trouvent entre la frontière algérienne et lybienne.  Je lui dis que je voudrais bien venir pendant le festival et il parle des deux qu’il y a en décembre, l’un suivant l’autre et étant couru par tous les arabes du monde et qu’ensuite, c’est son anniversaire. Il me donne sa carte d’affaire faite par des touristes australiens qui lui ont même fait un site internet pour el remercier, que dis-je, il me tend trois cartes et je lui parle de Talel Saadi. Son cousin ou plutôt, le fils d’un de ses oncles. C’était sa vespa. Il rit. Il rit encore et je ris aussi que le monde soit ainsi petit. Il faut dire que Tozeur, une grande ville comparativement à Hergla, n’est qu’un petit hameau rempli d’alcooliques ou, pour le dire autrement, ou il y a plus de buvettes que de bibliothèques.  C’est déjà le retour et ça me contrarie un peu que ce soit si court, lui ayant su me vendre l’affaire pour que j’ai envie de continuer comme ça pendant des jours sinon des mois.  Il me raconte toutes sortes d’histoires, avec des japonais, des brésiliens, des anglais et on passe d’une langue à l’autre sans vraiment Men rendre compte. Ça me plait étant donné que l’anglais me manque et que son accent me rappelle celui des Égyptiens.  Arrêt à Nefta dans un hôtel avec vue panoramique sur le cratère et ou on boit une bière exactement au moment de l’apéro chez nous. Je parle politique, il parle du Maroc, je parle de ma méharée au Sinaï, il parle de mon prochain voyage en Tunisie et de ce qu’on fera.  Je le trouve un peu crinqué, mais il est tellement professionnel depuis la matinée, ni froid ni chaud, tiède comme un occidental qui fait son boulot, réservé et ouvert, divers et complexe comme la musique qu’il écoute, mature en fait devrais-je dire, sensé et avec l’air profondément méditatif. Il est beau à faire pâmer toutes les filles et certains garçons et a un charme certain de gars calme et intelligent. Ses trente-huit ans lui vont très bien et c’est très bien de rencontrer un gars de son âge qui donne l’impression qu’il a justement le même âge. Bref, il me plait et ne s’est pas comporté comme un malotru, ce gars arrête pas de faire des points au fur et à mesure que je passe le temps en sa compagnie faisant en sorte qu’au moment ou il m’invitera à aller prendre boire de la bière dans le désert en soirée, je ne réfléchirais pas et tout mon corps, peut-être même jointe à mon âme, va dire oui. Il ira m’acheter deux kilos de dattes, prendra sa douche et fera nille courses avant de me repêcher deux heures plus tard, après une courte restauration, une tentative ratée de sieste et une fausse douche, toujours en raison de mon satané pied. Vous l’aviez oublié, pas moi. Il élance et me rappelle que je ne suis pas si agile que deux jours plus tôt, mais je ne refuse rien., je ne me refuse rien. C’est la leçon de ce 13 juin. Des mots très forts que ma mère dits à un micro lors du quarante-cinquième anniversaire de mariage furent de ne jamais oublier que nous sommes aimés et de profiter, savourer la vie. Je ne l’oublie pas, je ne l’oublierai, j’ose espérer, jamais.                           

Monastir El Jem



Aux risques de me contredire, je raconterai deux déplacements successifs, allant à l’encontre de cette défense faite du stationnement à Hergla, mais surtout pour illustrer que je n’en suis plus à une contradiction près. J’en suis même à me convaincre qu’une certaine dose est signe de santé mentale. Oui, oui. Contre ce principe socratique de la raison, je constate qu’il faut parfois lui chercher querelle. SE chercher querelle ou à l’instar du personnage que joue Tommy Lee Jones dans Lincoln garder cette capacité à être surpris, à se surprendre. S’ils ont réussi à abolir l’esclavage, il me semble parfaitement réalisable de mettre à mort quelques vieilles idées crasses qui me polluent l’atmosphère. Toute dépense d’énergie pour colmater la moindre brèche est vaine. La lézarde peut arriver par le grand train n’importe quel matin, le wagon de marchandise se déverser avant la gare centrale et obstruer les rails, le passage, néanmoins, d’autres conteneurs de telles fissures. Pour un temps. Calée sur le patio, je peux ruminer ma hargne, ma désespérante litanie contre la façon dont les hommes traitent les femmes, comme des vaches aux pies alléchants, comme des oasis après trois jours de marche sous le disque de plomb. Dans le tumulte du monde, je dois me taire. Entre Monastir et Sousse, entre El Kantaoui et Hergla, à El Jem, je n’ai plus raison, sans signe quelconque que j’ai perdu la raison. Je suis dans un émerveillement, car l’écriture, les mots accouchés à la verticale sur mon écran solaire ont invité la réalité, sa puissance, à ma table et les hommes, soudain, sont tous plus charmants les uns que les autres. Amoureuse folle de cet endroit depuis les premiers jours, foudroyée, je brûle tant encore de ce feu qu’il m’arrive parfois de craindre les cendres à mon retour sur Montréal. Je revois Tilda Swinton en Orlando, nostalgique du présent, rêvassant tout haut au triste moment de sa fin, absurdement. Sachant pertinemment qu’il en est ainsi, n’empêche rien à ce qui se propulse en ses sombres pensées, ne freine pas le malheur de demain de se jeter à corps perdu dans le bonheur d’aujourd’hui. Cette imagination qui me tord le cœur, parfaitement inutile, pourrait cependant servir, pas dans l’immédiat, mais à me préparer à cet inéluctable, à n’en être pas si surprise. Or, dans cette tresse de sentiments mêlés, me tient aussi à cœur cette essentielle aptitude à m’émerveiller tant du clair que de l’obscur et à accepter ce que le futur apportera, qui ne sera certainement pas, à l’image de ce à quoi je pense les yeux rivés sur l’amphithéâtre d’El Jem, parce que la réalité cache bien son jeu et la carte fatale abattue, triomphante, est rarement celle attendue. Mes projections, mes espoirs, mes désirs, outre meubler malencontreusement mon espace mental et me déconcentrer, me tenir éloignée des bonnes préoccupations, ne se concrétisent pas. À 27 ans, j’ai appris où il me fallait exercer ma volonté, soit à abandonner, et à 37 ans, je ne comprends toujours pas qu’il y ait des domaines où je m’acharne et réussis à atteindre la correspondance, alors que ce ne sont pas les plus banaux, bien au contraire. Qu’un homme me raconte sa dépression de trois ans, mais tout de même la réalisation de son rêve d’enfance et me voilà aux prises avec l’étonnement des buts atteints qui diffèrent tant pour chacun. Il m’apparaît que certains mettent la main sur le convoité mari, sur la marmaille désirée dès le maniement des poupées, plusieurs construisent une maison à leur échelle, publie le livre qui synthétise leurs principaux dires, pour d’autres, franchement, la caravane passe. Je suis dans la caravane et regarde le paysage, la maison des autres, leur famille nucléaire, leur emploi et leur loisir, je me surprends de ce couple dans le train. Elle porte le niqab, il porte un survêtement, ils ont une enfant dont j’ai volontiers fait éclater la tête contre la fenêtre dans mon demi-sommeil, et cette femme en attend un autre qui braillera et gémira tout autant. Je ne suis pas surprise qu’ils reproduisent un modèle, je m’étonne qu’ils puissent baiser, pauvre idiote. Je suis dans la caravane et c’est le rêve que je réalise à coup sûr, qui soulève l’envie, dont cette femme à qui je parlai au téléphone. Fin avril, j’appelle la compagnie aérienne pour savoir s’il m’est possible de modifier mon itinéraire à peu de frais, ayant une escale à Paris en fin de course. Devant prendre l’avion pour Montréal quelques heures après l’atterrissage, j’aimerais peut-être prendre l’avion quelques jours plus tard et me saouler de paname, une autre bien-aimée négligée depuis 2007. Au bout du fil de mon téléphone sans fil, la femme ne bronche et m’écoute attentivement. Puis, elle m’explique que je fais erreur. Le numéro composé m’a mené à une clinique privée de tests prénataux à Toronto! Wow! Elle m’explique qu’elle écouta mon histoire puisqu’elle aurait voulu être moi avec cette vie qui m’offre la Tunisie, l’Écosse, la France et pas que cet ennui ontarien. Je ris, peut-être voudrais-je être une femme qui veut vraiment savoir s’il n’est pas déjà trop tard pour mettre un enfant au monde, un enfant avec ses dix doigts de mains et de pieds, plutôt qu’une femme qui cours à sa perte et à sa disparition, à son désœuvrement ou un ouvrage que personne ne lit, un travail qu’elle considère peu digne d’intérêts. Tant pis, je vais prendre la caravane, il ne me sert à rien d’attendre sur ce trottoir que les choses qui arrivent aux autres m’arrivent, j’ai ce karma et j’ai souvenir de l’avoir voulu. Contrairement à ce qui me fend et que je voudrais arracher à l’opulence d’autrui, je me contente et tente, dans cet entendement, de réduire la violence de mes désirs. Je tente de la concentrer dans les domaines où ma voix porte. Ailleurs, les décibels assourdissent. Les tympans souffrent et dans cet hurlement incompréhensible, certains n’entendent que je n’ai pas de sur-moi. Ils n’entendent que ce qui n’est pas retenu, pièce massive éclipsant cette timorée enfant qui me suit dans la caravane et partout où je mets les pas. Je pourrais l’appeler sous-moi, parce qu’au fondement du monument tonitruant, mais je voudrais surtout réussir à trouver les mots pour apaiser ses tourments, pouvoir lui dire que ses plaintes et ses lamentations alimentent mon cri et que j’ai mal à la gorge, à la tête, aux oreilles. Apprivoiser cette turbulente, cesser d’imaginer que j’éjecte son cerveau de sa boîte crânienne en appuyant sur celle-ci, que je fracasse son corps contre les murs, que je l’étouffe sur mon sein et la garde, flasque, pendue là comme les fantômes de Jérémie et Éloïse, ces embryons perdus au travers des déchets biologiques de l’hôpital de Limoilou. Comme la mort des anciens sémites, cette enfant n’a pas de corps et je ne sais comment en venir à bout, bien que je me doute que les colères, façades publiques de la tristesse, l’aliment, qu’elle tète goulument le mécontentement, que l’intranquilité est son berceau, que sa dépendance est son emprise. Une autre tresse devenue nœud, et pas qu’au cœur ou au ventre. Quand j’embarque dans la caravane, soudain, 1000 possibles, à tout le moins si cette enfant peut se taire.

Je ne sais si j’ai trouvée, mais en mes déambulations à Monastir, j’ai mis les yeux sur, certes le mausolée Bourguiba et le ribat, mais aussi sur des hommes beaux. J’ai compris, enfin, ce qui me laisse si frigide et qui autrefois me fessait tomber en pamoison. C’est que je ne les aime plus à 25 ans, je les aime à 35, 40, 50 ans. Je les aime faits, mûrs, grisonnants, bedonnant au bon moment, et ce, surtout parce qu’alors, ils ont quelque chose à dire. Outre deux chauffeurs de taxi alléchants, avec la bague au doigt et le front remontant jusqu’au milieu du crâne, un guide m’accompagna dans ma visite chez le président bien-aimé ayant tout fait pour l’indépendance de la Tunisie et tant fait pour celle des femmes. J’acceptai sa présence puisque tout de son corps et de sa voix me plaisait. Il me fit rire, me fit la grimace, cessa de rire quand je me moquai de sa grande tolérance musulmane qui s’affiche intolérante à l’égard des Marocains et des Algériens. Il ne me toucha pas, ne me donna pas son numéro de téléphone, resta un parfait gentleman, ce pourquoi il conserve tous ses points quand j’y repense. À la mausolée de Bourguiba, des sépultures familiales, des vêtements, des vieilles lunettes revenues de mode, un crayon offert par Ronald Reagan, un téléphone à son nom et des photographies d’un monde révolu. Oui, madame, révolu. Sur celles-ci, Bourguiba avec Kadhafi, Bourguiba avec Saddam Hussein, Bourguiba avec Al Asad père, Bourguiba avec Hassan II père, Bourguiba avec le Shah, Bourguiba avec Nasser. Tous des dictateurs, me dit-il, le sourire en coin. Il ne manque que Ben Ali…mais mon collègue aime Ben Ali. Vraiment? Comment peux-tu constater la mécréance de ces hommes en complet et ne pas voir celle de votre président sortant? Ce n’est pas lui, le perfide, ce sont les membres de la famille de sa deuxième femme. Tu m’en diras tant! Lui est aussi innocent que le Maire Tremblay, parce qu’il ne savait rien. Tu sais, président d’un État, tu es occupé à d’autres tâches, tu ne peux surveiller tes proches, tu ne peux que leur faire confiance, même si les finances du pays sont dans un piètre état et que les tiennes vont bon train. J’imagine que c’est aussi de la faute des fonctionnaires dont la gestion est douteuse, contrairement à l’habileté qu’ont tes fils ayant étudié au HEC ou ta belle tirant tous les cordons dans l’intimité. Ben Ali est un cœur sensible, s’il a fait des conneries, c’est d’avoir été trop gentil. J’en connais des comme ça qui, pour ménager ce qui ne se ménage plus, sont prêts à réduire en poussière le moindre diamant, le joyau qui chaufferait l’âtre et le ménage attenant bien longtemps. Il défend Ben Ali, tandis que pour moi, cet homme est indéfendable, coupable, responsable, tant de ce qui arriva dans ses ministères que dans sa chaumière. Voilà. Pas d’excuses disponibles pour les figures publiques, la duplicité ne leur sied pas, ne peut leur servir, tout le monde est politique et la politique est éthique, de ce qui se passe sous les draps à ce qu’on voit devant les caméras. Intransigeante et platonicienne sur ce point, je suis convaincue que ce n’est pas d’amour dont a besoin un président. Beau, terriblement beau, ça ne va cependant pas loin. Le guide allume le lustre de 365 lumières offert par Berlusconi pour moi, me raconte qu’un imam vient lire quelques pages du Coran tous les vendredis matins à la dépouille et autres anecdotes sur ce dernier grand politique qu’aura vu la Tunisie, souhaitant que les élections de fin d’année renverront le parti Enhanda d’où il vient et qu’un charismatique personnage et sa horde ramasseront les cochonneries qui se sont accumulés depuis bien avant le 14 janvier 2011.

            Puis sur le chemin du retour, après m’être battue contre un grand-père voulant me vendre une nappe et m’embrasser ou un bijoutier m’ayant serti de tous ces bracelets berbères, je me retrouve sur le bord de la route menant à Hergla, entre El Kantaoui et Hammam Sousse, genre, nulle part. Je dois trouver un taxi. C’est toutefois une Mercedes noire qui se stationne et je me penche vers le conducteur franchement intriguée, pensant que c’est peut-être un homme du village qui me reconnaît. Non. Je lui demande où il va et il me renvoie mon interrogation. Je vous emmène. J’hésite. Tout ce qui pourrait m’arriver de sordide, tous les beaux draps dans lesquels je pourrais me retrouver, au fond du ravin ou violée par sa gang d’impudents richards. Ses yeux sont doux, ses cheveux sont blancs et il me montre toutes ses dents suivant LA question : qu’allez-vous faire de moi. Avec ses cinquante ans sonnant, LA réponse est simplement : « Je vais te draguer ». Je ris et je prends place à ses côtés. Fonctionnaire au ministère de l’intérieur, le ministère de la complexité s’il en est, nous parlons de la révolution, de la pagaille, de littérature, des différences entre le Maghreb et le Mashrek, de colonisation française, de drogue qui circule plus assidument et se consomme mêmement avec le changement de régime, ainsi que de Tozeur et autres villes du désert. Il m’offre une bière, arrête la bagnole, va dans la malle et revient avec deux bières que nous buvons pendant les quinze minutes nous séparant de ma destination. Oui, en Tunisie, c’est la pagaille et les conducteurs vident des canettes de Celtia au volant… Son fils téléphone, il l’attend, ils ont des courses à faire et ça semble triste puisque notre rencontre n’aura durée que la distance séparant le point A du point B. Il se dit jaloux de mon coup de foudre apparent pour son pays, notifie le fait que je sois pleine de vie, bref, émets des phrases que je n’avais pas encore entendues. Tout est là, dans l’inédit qui semble venir avec la maturité. Je cherche celui que j’aime et à défaut de le trouver, j’en aurai, au moins trouver un qui m’a réconciliée avec les autres. 

            Ainsi, je vais à El Jem en ce premier dimanche du mois qui n’est pas un choix optimal. Les sites culturels sont gratuits pour les Tunisiens et ils se ruent dans toutes les directions pour en profiter en famille. Je les comprends, tu n’amènes pas toute la trâlée quand dix dinars sont demandés pour entrer. Les espèces sonnantes valent chers, aller au musée peut faire manger pour la semaine. Ils n’oublient donc pas les priorités. Je vais donc faire le trajet d’environ une heure, debout entre les deux wagons, aux côtés de la toilette et où les hommes viennent fumer comme des cheminées. Je ne suis pas seule, une jeune femme et son immense valise, deux jeunes garçons que je soupçonne d’être homosexuels, dont un est d’ailleurs superbe, les billes noires de ses yeux et ses lèvres valent leur pesant d’or. Le nez à la fenêtre pour ne pas mourir asphyxiée, je pense aux Juifs à travers toute l’Europe et ronge mon frein. Je n’ai qu’une heure de ce transport, j’ai mangé, j’ai de l’espace et ceux et celles qui voyagent avec moi m’offrent du divertissement. J’ai même le temps de m’attirer de la sympathie, rire avec les deux gosses, échanger quelques mots avec la jolie jeune fille et m’amuser avec des jumelles qui me voient par l’entrebâillement de la porte. Je passe donc ce temps ou ce temps passe invariablement, assise ou debout, et je me sens dans le monde, ô Jésus-Christ, mon amour. Je me surprends à trouver les hommes beaux en ce dominical midi et encore plus en mettant le pied à El Jem. Au cours du trajet, je pense à la gemme que cette minuscule bourgade fut à l’époque rivalisant avec Carthage. Désormais, il n’y a que 8000 habitants, mais parmi ces derniers, beaucoup d’un petit je ne sais quoi. On m’avait dit que l’amphithéâtre s’apercevait dans le lointain, pas du train, pas de la gare. Je dois chercher cette construction magnétique qui y amène les foules. Puis, le voilà, rougeoyant dans son immensité. C’est la construction romaine la mieux conservée du pays, le troisième plus beau colisée ou amphithéâtre après Rome et Padou. Il est là devant moi, le soleil me mire dans les escaliers et me brulera lorsque j’y passerai les heures les plus crues. Je regrette mon chapeau, ma crème solaire, ma désinvolture. À l’entrée, « vous êtes beau » me dit le gardien et je lui dit : « Non, belle ». « Non », réplique-t-il, « en général, on dit beau. » Tu m’étonnes avec ta leçon de français, monsieur qui le baragouine. Son compliment tombe à plat pour cause de ‘lecture’ inappropriée. I don’t give a fuck about beauty if you cannot realize that my french is better than yours! Tu n’as donc pas les yeux vis-à-vis des trous, mais toujours cette dentition effrayante, repoussante. Il ira jusqu’à me suivre dans mes déambulations sous les arches, comme maints jeunes qui vaquent à rien, sans occupation, sur ou sous les gradins. Sans avoir comptabilisé les bonjour, les salam, les ça va, les belle femme, mais y avoir pensé, je sais quand même d’où vient ma lassitude. Ils ont à peine vingt ans et joue à ce jeu qui se révèle un grand art, exige du temps pour être maitrisé. Too bad. Parmi ceux-ci, certains me ravissent. C’est qu’il y a du beau monde à El Jem ou qu’en ces journées culturelles, les moindrement allumés quittent le café et privilégient cette sortie. Les femmes pique-niquent sous les arcades, les enfants courent en hurlant, la fosse aux animaux est apparente, les grillages des geôles pour prisonniers chrétiens encore en place malgré le pan de mur écroulé sous les canons d’un bey furieux. Je suis toute retournée par ce passé, plus qu’aux sourires des hommes. Ce sol a mangé de mes ancêtres, le sang des martyrs. Les premières encres de ces histoires que j’ai lues avec délectation ont coulé en ces murs. Si le guide affirme qu’on peut presqu’entendre les cris de la foule en liesse, c’est plutôt le rugissements et les grincements de dents que je m’imagine, ceux et celles qui roulent en boule sans rempart, sans refuge dans cet ellipse de sable face aux féroces félins. Je pense à ces coups de glaive, ces coups de masse, ces mises à mort qui furent les sorties du dimanche d’autrefois. Désormais, l’amphithéâtre accueille, en juillet, un festival de musique symphonique et des familles qui vont payer quelques dinars contre une photographie avec un dromadaire, dont une autre femme portant le niqab. Mais pouvez-vous me dire à quoi sert la photographie? Dire à ses amies, « regarde, c’est moi, j’étais là sur le dos du dromadaire »? Face à l’entrée de site époustouflant, le café Les émirs dont le propriétaire me fait causette et m’offre même de partager son déjeuner. Je vaque à toutes mes raisons et reviendrai. Cuire d’abord, me rafraîchir au musée archéologique ensuite et enfin me restaurer. Cherchant le musée, un sympathique barbu pas piqué des vers m’accompagne quelques mètres et me propose un ami tunisien parce qu’il n’est pas bien d’être seule et qu’il est aussi esseulé. Belle bouche, beau visage, bon teint, je le remercie de sa généreuse offre. Le guichetier n’entend pas un traitre mot émis. Je lui demande si tout le musée est pour moi seule et il me répond que oui. Pourtant, des sons de plus en plus forts se font entendre lorsque je me dirige vers le pavillon des paons. J’attends, au milieu de la salle couverte de mosaïques, et ils arrivent. Une quarantaine d’enfants qui s’époumonent, les lieux étant particulièrement propices aux échos. Ils entrent et hurlent en chœur, cherchent la plus haute note qu’ils peuvent atteindre, dont une petite habillée en jaune serin que je fixe et qui vient vers moi. Elle me parle. Elle doit avoir cinq ans et je lui réponds que je ne parle pas arabe. Elle ne comprend pas. Mais le flot se déverse. Comment je m’appelle, d’où viens-je et ainsi de suite. Merci vieux cours d’arabe classique, certaines connaissances me sont restées et je peux les satisfaire, les remplir de joie. Si ce n’est pas elle qui questionne, c’est sa voisine ou encore une autre, simultanément. Ils ne lèvent pas la main pour parler, ils n’attendent pas leur tour et je ne sais à qui donner de cette importance. Mes yeux tente de m’arrêter sur chacun d’eux, de les observer. Assaillie, ils sont tous à faire cercle autour de moi, à me regarder attentivement, plus fascinante que toutes les mosaïques réunies, bien que des scènes sexuelles se cachent dans l’entremêlement des cubes. Je suis la sortie culturelle et vole la vedette, entre autres, à Dyonysos. Ce n’est pas rien. Ébahie, les adultes avec eux ne bronchent pas, les laissent découvrir l’étrangeté et lui crier dessus de tous bords tous côtés. Surprise, une autre fois, mais souriante. Ils sont beaux, ils ont l’excitation de la découverte, ils veulent soudainement tout savoir de ce qui trente secondes auparavant n’existait pas. Ça me fait sourire, même que ça m’attendrit, moi, qui trente secondes auparavant les aurait tous achetés pour les battre. Certains petits garçons me parlent en anglais, puis la demande se fait : photographie et le surréalisme se déploie davantage. Dès que je m’active derrière l’appareil, ils se ruent vers moi. Je répète de ne pas bouger, de rester groupé, à distance, ils avancent en masse, se pousse pour être à l’avant-plan, se chamaillent, crient et rient comme des petits fous. Les gardiens de sécurité sont tous dans la salle, observant depuis le début d’un œil rieur, mais interviennent finalement quand ces enfants n’ont plus de frein. Une femme posément vient me parler, le groupe se dirige vers la sortie, le gardien a entendu mon nom et me rassure, s’excuse même de cet épisode qui représente le clou de ma journée. Or, je vais vite dans la distribution, car la journée est bien loin de sa fin! Des clous, il y a en aura!

Le gardien me suit, me parle et abandonne. Le gardien de la maison attenante me suit, me parle et après sa tournée m’invite à m’asseoir avec lui pour discuter. Belle femme. Je n’ai pas terminé ma tournée, le remercie et retourne au musée. Lorsqu’arrive le temps de quitter, tous les gardiens sont réunis dans la cour intérieure, béats. Celui qui sait mon nom m’interpelle et me dit qu’il serait bien qu’il y ait une Isabelle au musée tous les dimanches, que je dois venir tous les dimanches. Sweet. Je vais enfin m’attabler devant le colisée et mon hôte m’y gardera jusqu’au départ du train, soit un bon trois heures. Nous boirons le thé à la menthe, fumerons la chicha, ferons des blagues sur la polygamie et l’islam des fondamentalistes, parlerons de la crise en Grèce, des hivers et des canicules québécoises, de son amoureuse belge, de Mahdia, du désert, du bien et du mal. Cet homme, Ahmed, est une soie. D’une pure gentillesse, d’une authenticité gagnée à la sueur d’une dure dépression, leçons chèrement payée, mais platement payante. C’est comme ça. Un vieil Italien me parle pour m’informer que des tatous tout noirs, ce n’est pas beau! Les Allemands et les Portugais nous font parler dans tous les lexiques que l’on possède, prou ou moins. Ahmed parle bien sept langues et se débrouille dans dix-sept idiomes. Il n’est jamais sorti de la Tunisie, le monde vient à lui et il s’ouvre à ceci comme une vieille pute. Tous ses employés sont des adolescents, succulents. Son frère vient prendre les commandes pendant qu’on tire sur le bec du narguilé et je tombe amoureuse. Son frère a la bonté collée dans la face, exsude la douceur et je n’en ferai qu’une bouchée. Le sort des gentils étant de rester dans les limites de la cordialité, je ne pourrais que lui dire que c’est le plus beau et recevoir comme réponse ce sourire à faire damner, ce petit merci tout intimidé. Retour à la gare, sur le quai, les hommes sont beaux. Or, ce sont les femmes qui sont bienveillantes, parce que je me retrouve une fois de plus, debout entre des militaires, des sacs de voyage et une fatigue au corps que je ne pourrai supporter jusqu’à Sousse. Une femme un peu plus âgée que moi l’a bien vue et quand le contrôleur lui propose de passer en première classe, elle me prends la main et m’entraine à sa suite. Aussi attentionnée que la jeune fille de la matinée qui me fit une place hors du fumoir quand je commençai à être des cigarettes assommée. Puis, à la station de louage, dans la noirceur jamais aperçue de cette ville aux assonances sexuelles, je trouve un moustachu à l’air bête qui se tient près d’un arbre et m’amènera à Hergla, mon beau village. Il est bel et bien antipathique, nous laisse tous poireauter à la porte de son taxi jusqu’à ce qu’une troupe complète, soit huit personnes, soit prête à faire le trajet. Je prends place à l’avant, je suis la seule femme du voyage. Il prend une route que les autres n’empruntent jamais, il parle sans cesse, mais sans cesse. Il semble en colère, tout aussi incessamment. Il s’enflamme en parlant d’Israel et de Palestine, autant quand il semble être question de Ben Ali, il invective les jeunots derrière qui ne bronchent pas, tétanisés par cette personnalité surdimensionnée. Il est jeune aussi, une autre caractéristique rarement vue chez ceux qui me transporte. La trentaine. Mince et grand. Il parle au téléphone. Que dis-je, il hurle dans son portable, il hurle sur la tête du mec qui n’ose le contredire assis derrière moi, il hurle dans son volant, les deux mains bien agrippées, les jointures presque rouges, le dos constamment vouté. Je me prends à craindre de me retrouver seule avec lui jusqu’au bout de la nuit et souhaite que les adolescents descendent bel et bien au centre-ville de mon village de 3000 âmes. Il crie à des jeunes filles qui font le piquet sur le trottoir, les hommes rient dans le taxi, mais je suis persuadée que son commentaire, non nécessaire, n’est pas non plus gentil. Wow! Je n’ai jamais vu quelqu’un en feu de la sorte, à part peut-être moi dans mes grands moments d’outrages irrépressibles. Il m’adresse la parole. Que dis-je, il me dit quelque chose à tue-tête en arabe et je lui répond, minuscule : « je ne comprends pas ». Il répète, mi-méprisant mi-moqueur : « Je ne comprends pas » et il continue de me parler en arabe. Je ne bronche pas, comme mes acolytes. Il s’arrête aux manèges d’El Kantaoui et m’adresse encore quelques mots. Je comprends que tu attends quelqu’un, je comprends que tu es en feu, je comprends que tu soupire et est exaspéré de la vie. C’est bon. Il sourit. Il me comprend ou du moins il a compris que j’ai saisi un peu le personnage et que je suis peu impressionnée ou pas totalement, même pour un mec qui ne possède que sa langue maternelle, comme s’il avait quitté l’école à 9 ans. Puis, s’entame la plus longue conversation tenue dans un transport avec un chauffeur. Jusqu’à Hergla, nous parlerons et il ne lâchera pas son rôle de gars qui ne maitrise pas ma langue. Pourtant.  Il fait parti du groupe qui propose de l’inédit. Tu es maline. Je ne suis pas que maline, mais aussi melin, pauvre con. Je ne peux plus décliner mes verbes, mais maints mots qui sont émis par la bouche de ton volcan ne m’échappent pas. Pas de France, mais quel est ton nom, tu habites Hergla, tu fais quoi, pourquoi, tu veux conduire qu’il me dit une fois que nous sommes stationnés à la station d’essence et qu’il me présente au pompiste, puis à son ami embarqué à El Kantaoui avec un chapati pour son ami que j’ai pris pour une livraison de drogue. Le tempérament de cet homme est tellement fou que je me dis qu’il est gelé comme une balle. Mais non, c’est un chapati et il s’avère que je réussi à le transformer en homme souriant et quand ce rictus surgit dans sa face, c’est un nouveau monde. J’arrive en Amérique et je le trouve absolument ravissant. Les pattes d’oie autour de ces yeux sont attendrissantes, ses dents blanches, enfin, s’alignent toutes droites, et je ne vois même plus sa moustache. Notre conversation se déploie, on revient sur la Palestine et sur à peu près tout ce que j’ai compris. Il rit. Je ris. On rit comme des cons et soudainement, j’ai du plaisir avec l’autre comme nullement auparavant en ce si beau pays. Il prononce mon nom comme un grand, m’avoue que je ne saurai le faire pour le sien. Il parle, parle, parle autant en français qu’en arabe et les mecs derrière se marrent encore plus qu’avant. Ce mec est un show à lui tout seul et avec moi, ça y est c’est Broadway qui brille en grand. Entre nos phrases échangées, des rires et des regards, mais je capote, complices. Complétement complices. J’ai le sourire étampé et il n’a plus ces sourcils recroquevillés, le regard sombre, la moue du début, quand encore il a la bouche fermée. Puis, nous glissons, malgré les six autres passagers dans ce domaine connu des Tunisiens, la drague. Belle femme, demain, onze heure, toi et moi, on prend un café. Je veux tout savoir. Wow, encore. Quelqu’un qui veut savoir parce que sans connaissance, nous sommes comme des bêtes. C’est un curieux, dans tous les sens, mais c’est aussi,  soudainement, un homme ouvert et pas béat. Ses yeux lancent des éclairs, son sourire rougeoie, il est en feu, mais brûle différemment qu’au moment où je pris place à ses côtés. Arrivé au village, il me dit d’aller voir Habib, l’épicier, c’est son ami, il connaît tout le monde à Hergla, c’est un vrai herglien. Je le trouve néanmoins assez cosmopolite pour un gars qui vit au bout du monde. En route vers la maison, il repasse, me serre la main, insiste sur le rendez-vous de demain, m’indique où il habite et répète qu’il veut me présenter sa famille. Une canadienne, brillante! Ils vont être charmés et je vais être heureuse. Voilà, ma capacité de surprise est activée, régalée. En marchant sur le bord de la falaise, je songe au malotru contre l’arbre et le compare à ce grand brun avec qui j’ai accepté de boire. 

Le lendemain, onze heure, je suis sur la place du village et retire de l’argent au seul guichet de la place. Pas de moustachu dans les parages, je vais faire quelques courses, les arabes ayant une propension à ne pas être à l’heure, reviens sur mes pas cent fois et n’ose entrer dans ces lieux gardés que sont les cafés. Tous les hommes me regardent déambuler, mais je ne trouve pas celui qui doit me rencontrer et me chercher, me retrouver. Je rentre. S’ils ont du désir, ils n’ont qu’à se manifester, ils n’ont qu’à courir. Or, je suis déçue, car je m’étais convaincue que j’avais trouvé la perle rare, dans la mesure où c’est un original, un garçon pas comme les autres, une pointure, peut-être. Je suis déçue parce que je repense à ces yeux noirs et leurs étincelles, à ce sourire indescriptible ou en tous points comme celui des autres, mais qui amène une journée d’été dans son visage basané, une journée où il fait bon s’alanguir. J’irai à la plage où encore je serai harcelée par deux jeunots. Le premier se promène devant moi, viendra voir de plus près le bout de chair, puis reviendra pour me demander l’heure, une cigarette, tous les prétextes sont bons. Je n’ai pas l’heure, je n’ai pas de cigarette, mais il réussira à me sortir de Musil et me faire chier profondément sans que je n’ose le retourner à ses non occupations. Je retourne toutefois assez fréquemment à ma lecture, ce qui ne l’empêche de s’asseoir et de me parler en arabe, son français étant lamentable. Il ira chercher son compagnon resté seul un peu plus loin et qui se fera un plaisir de venir me perturber d’autant plus. Après seulement deux phrases échangées, il s’étend à mes côtés, à proximité, bien trop à proximité, pour me demander si je veux faire du sexe avec eux. J’hallucine. Après l’autre qui m’obligea presque à me jeter à la mer pour que j’enlève mes vêtements, voici l’absence totale de délicatesse, l’impolitesse suprême, l’insulte. Je suis en colère, je bous sur ma chaise longue, les lignes de L’homme sans qualité dansent sous mes yeux, je ne parviens plus à lire et ne les regarde pas, ne leur parle pas. Il renchérit et s’approche davantage, je me lève, le frappe au visage et pars, furieuse. Ils rient. Plusieurs mètres plus loin, soit sur une autre plage, je réinstalle mon barda et voilà que je les vois se pointant à l’horizon, revenir vers moi. Le berger ne fera rien pour me protéger, je replie donc bagage et rentre, puisqu’il arrive que mon jardin soit le seul endroit où je trouve la paix, malgré les « salam » à profusion. Toujours fâchée contre ces approches, contre ces dérangements inopinés, je ne sais comment je vais survivre un mois de plus sans crise cardiaque, sans péter une coche à un quidam. Vraiment. Ce n’est pas drôle, ce ne le fut jamais et frémissante, cela peut me prendre plusieurs heures pour me clamer. Il m’arrive même de pleurer, verser des larmes de rage et désirer être invisible. Je pense à ce chauffeur de taxi, le plus sexy vu jusqu’ici, le plus irrévérencieux, le plus rebelle à toutes attentes et me convaincs que je vais le retrouver, quitte à demander à Habib, à tous les chauffeurs de taxi, à oser entrer dans ce café où il m’avait donné rendez-vous. Allant au village pour faire l’appel anniversaire à mon père, je vois le taxi, je vois le chauffeur convoité, je sais qu’il y a des choses qui ne s’évitent pas, outre les petits cons qui palabrent sur les plages. Je devrai courir pour rejoindre la bagnole, mais ai remis ma main à sa main et ai fait surgir ce sourire à ce visage plus souvent qu’autrement maussade. Salam, ça va, labess, amdhoulila. « Je termine le boulot dans trente minutes, tu me rejoins? » Facile comme ça et cette fois, j’oserai entrer dans le café, m’y commander un thé, me faire dévisager par tout ce qui y bouge bien peu, m’asseoir à la terrasse et l’attendre. Quand il arrive avec ses six pieds deux dépliés, j’écris. Il doit me payer quelque chose, c’est comme ça, je dois boire à la paille parce que les hommes boivent au verre et, bavard à son habitude, ce n’est pas ennuyant. Je réussi même à lui poser des colles coraniques et à voir sur sa belle face, ce sourire radieux du gars qui lit bien les gens. Son nom est franchement prononçable, Anouar, et dit la lumière, le jour qui surgit en lui quand bon lui semble, quand je suis assise avec lui à cette terrasse où tout le village lui envoie la main. Il hurle toujours, parce qu’il faut parler fort. Il me parle des hommes chaises, ce qu’il n’est pas, ne sachant trop quoi faire de cette énergie qui roule en lui comme les vagues avec fracas. Un beau trente-six ans bien conservé, il ressemble à un adolescent qui n’a pris que des rides d’expression, les marques de joies et de douleurs parfaitement normales à cet âge. Ce n’est pas un pêcheur de poissons, ce qu’il a fait huit ans durant, mais il pêche des gens pour faire manger maman, papa, sa sœur et sa fille, sinon une famille encore plus étendue qui bénéficie de ces doléances. Je dis toujours la vérité, qu’il répète un peu trop fréquemment à mon goût de fille incrédule, mais je réussis à lui faire confiance. Il est intelligent et ça se respire de tout son être. Je bois donc la boisson gazeuse qu’il m’a offert pendant qu’il se rit de la feinte dans le taxi de son mauvais français, alors qu’il réussit à dire tout ce qu’il a à dire et que je le comprends et qu’il me comprends. Il est l’homme qui m’introduit chez ses parents, bien que je lui dise que ça m’intimide, qu’il y a un malaise naturel qui me vient. Je me retrouverai quand même en sa maison, tenant la main de sa mère de 68 ans, les yeux dans l’eau lui expliquant que la mienne a quitté ce monde en septembre et que je suis très heureuse de la rencontrer, de trouver ce qui brille en ces yeux, de pouvoir lui dire qu’elle pourrait être ma mère avec ses tatous berbères, ses oreilles fendues, ses foulards et arrangements de tissus qu’on ne trouve qu’ici. Elle est tout sourire avec ses trois dents, je peux aussi être comme sa fille. Je suis comme sa fille. Outre la mère, il y a Turkiya, la grande sœur de 33 ans, récemment divorcée, monoparentale qui fait tout pour tous. Un autre tempérament tous feux tous flammes qui me séduit, qui m’accueille et me prends sur son sein en moins de deux. Elle me fera du poisson, des frites, m’offrira le café, le thé, le coke, les noix, les cigarettes. Le monde est à moi si tel est mon désir. Toute les cousines vont venir faire un tour pour m’observer, me questionner sur les traditions chrétiennes, les langues parlées au Canada, pour connaître mon avatar Facebook, pour savoir si je vais marier Anouar et le ramener au Canada ou si je vais revenir à chaque année à Hergla pour ces yeux qui ne sont beaux que lorsqu’il n’est pas en train de penser aux malheurs de l’univers.  Turkiya m’encourage à prendre soin de lui, puisqu’il est toujours fâché et a besoin de douceur. Oui, ça se voit, j’avais remarqué. Elle et moi avons des conversations d’adultes. Elle me parle de son mari qui ne connait pas sa fille de dix ans, de son travail à la manufacture de vêtements, veut savoir si je fais de l’argent, si j’ai une voiture, une maison, mais je sais qu’elle comprend que ma situation, même toute américaine, n’est pas le rêve qu’on présente parfois dans les films. On parle de Allah, de recettes et d’Anouar. Il est parti au garage et m’a laissé là, avec ce groupe de femmes, mes premières depuis mon arrivée et je scintille, le sourire encore étampé dans la face grâce à lui, grâce à sa générosité, à son ouverture. Le téléphone de Turkiya vibre sans arrêt, tout le monde veut savoir qui suis-je et si je vais marier Anouar. What the hell? Elle rit, peut-être a-t-elle vu son frère soudain être heureux, peut-être a-t-elle vu cette étrange complicité entre nous, la facilité avec laquelle on se parle et arrivons à nous taper dans les mains. Lorsqu’il entre, il s’attable et l’échange entre tous se poursuite de plus belle, il est le gras qui parle français, un peu l’anglais, un peu l’allemand. La mère écoute, il traduit pour elle ce qui se traduit, m’invite  au jardin où il a des chèvres, de spoules, des oliviers. Puis, devant la télé, il me questionne sur les deux guerres mondiales parce qu’il ne comprend pas que l’économie allemande soit si forte s’ils ont perdu la guerre… Du Kurdistan,  l’empire ottoman, en passant par la Grèce, on discute et je vois dans son regard qu’il est content.  Ouais, pas que belle femme, malgré tous mes défauts. Pas que bel homme qui dit toujours la vérité, ce qui en fait une personnalité terrifiante. Il se fait tard, très tard, Turkiya vacille sur le divan, tout le monde est au lit, il me raccompagne et si en Tunisie, un satellite permet de capter 869 chaines, la chaine adulte se fera en ma maison. Je savais que ça arriverait, mais pas en prenant place dans son taxi.